lundi 15 octobre 2018

Sur un blog ami: "Inconnu à cette adresse" de Kathrine Kressmann Taylor



Sur le Bouddha de jade,
Cheyenne-Tala concocte des chroniques aux petits oignons: précises, courtes et diablement efficaces (je jalouse sa concision et sa volonté de pousser à la lecture en usant de l'essentiel).

Voici "Inconnu à cette adresse" de Katherine Kressmann Taylor.

 

vendredi 12 octobre 2018

Regain - Jean Giono (Audiobook)




Edition 2014 sous forme d'audio book (lu par Pierre-François Garel) ed. Thélème
1CD mp3 3H49


Aubignane, Haute-Provence (vraisemblablement quelque part dans la Montagne de Lure), au début du XXème siècle. Un village (presque) totalement abandonné et en ruines. 
Il se meurt, faute d'habitants.

Ils ne sont désormais plus que trois, bientôt plus que deux:

_la "Mamêche", vieille espagnole qui a perdu jadis son mari à Aubignane. Il y vint en tant que puisatier du temps de la splendeur du village, le temps d'y creuser un puits et d'y mourir, enterré vivant sous les éboulis alors que jaillit l'eau;
_Panturle, la quarantaine, dans la force de l'age, qui prendrait bien femme pour enfin construire sa vie. Mais qui viendrait ici pour y fonder famille ? La "Mamêche" est si vieille. La vallée, promesse de vie, est pour lui un autre monde si loin dans le temps et dans l'ailleurs. Panturle ne veut pas quitter l'en-haut, quitte à y vivre seul et en sauvage. "
_Gaubert, le vieux forgeron que son fils, de la ville, vient bientôt chercher pour qu'il termine ses vieux jours auprès des siens; pour tout bagage il n'a qu'une enclume que la faiblesse de ses bras ne peut désormais plus soulever.

"L'enclume était partie. Elle était partie sur la carriole du Joseph, entre les jambes de Gaubert. Il n'entendrait plus : pan pan ; pan pan ; ce qui était le bruit encore un peu vivant du village."

Et puis il y a Gédémus, le rémouleur itinérant. Il tire seul la meule à aiguiser les couteaux montée sur la frêle charrette. Il va par monts et par vaux, de village en village, sous les gifles du mistral, le poids du soleil, le froid des hivers. Un âne et son attirail d'attelage c'est cher. Une femme serait de meilleur profit, d'autant plus si elle fait la popote et accepte qu'on la rejoigne dans sa couche. Veule et lâche, sournois et malin, Gédémus n'en sera pas moins, presque contre son gré, un instrument de la renaissance d'Aubignane, un relais d'informations entre la montagne et la vallée.

La route de Gedemus croise en ville celle d'Irène, jeune chanteuse de théâtre ambulant, abandonnée par son "directeur artistique". Le rémouleur la sauve d'un viol collectif. Irène, devenue Arsule, tire désormais la "bricole" (les rênes de la charrette). Le destin va les pousser vers Aubignane au bout d'un itinéraire abandonné de la mémoire des hommes.

Les principaux personnages sont désormais en place. A chacun son rôle. Ils sont les ingrédients nécessaires et suffisants à la renaissance du village. Giono assemble un huis clos en plein air, au sortir de l'hiver, à la rencontre des premières promesses du printemps. Les intentions des uns s'accordant à celles des autres, le temps du regain peut venir. Le titre du roman retranscrit bien les intentions de l'auteur: le regain, cette nouvelle herbe, tendre et verte, qui repousse dans les endroits fauchés, fragile et à la merci du moindre petit vent contraire.

Les maîtres-mots de la situation sont espoir, volonté, travail, amour et élimination douce des indésirables.

Le temps des objets suivra: un vieux soc de charrue sorti des décombres, un cheval prêté, un sac de semence d'un vieux blé d'antan, des boites d'allumettes comme jours au coeur des nuits, la première récolte, le premier pain, le premier marché tout en bas dans la vallée...etc

Des choses et des bonheurs simples pour des hommes et des femmes vrais, enracinés dans le premier des bienfaits de ce monde: la terre pour peu qu'on la cultive et l'aime sous le soleil, le froid et la pluie. L'abandonner c'est la trahir. L'aider chaque printemps à renaître c'est la respecter et lui permettre de perdurer pour que vivent les hommes.

Et quand, du fond de la vallée, reviendront d'autres hommes, peut-être sera t'il temps de refermer le livre, d'essuyer une larme et de dire: "C'est bien..!" ?

Comment ne pas aimer la prose de Giono ? Elle est si magique. Il naît sans cesse sous la plume de l'auteur des brassées incessantes de métaphores hallucinées et inspirées qui laissent pantois devant tant d'évidence et de génie appliqués à l'art d'écrire. S'il ne me fallait en citer qu'une, ce serait celle-ci:

"Le vent éparpille de la rosée comme un poulain qui se vautre. Il fait jaillir des vols de moineaux qui nagent un moment entre les vagues du ciel, ivres, étourdis de cris, puis s’abattent comme des poignées de pierres ".

Comment ne pas apprécier le fond du roman: ce désespoir simple porté par Giono de voir une terre abandonnée mourir sans personne pour la brasser et en vivre.

L'audiobook: je m'y suis longtemps résorbé.
Une étonnante et irrationnelle sensation de trahison m'empêchait d'en écouter.
L'oreille remplaçant l'oeil, j'avais remord à abandonner, ne serait-ce qu'un temps, les vieux outils de toujours nécessaires et suffisants à la lecture:
_ces 26 braves lettres de l'alphabet brassées, malaxées et éternellement réagencées pour que naissent tous les écrits possibles;
_l'encre noire sur la page blanche... indélébiles témoignages d'une imprimerie qui n'est qu'invention alors que la parole, de la bouche à l'oreille, est l'outil premier du conteur.
Ainsi, me suis-je dis, pourquoi ne pas tenter l'expérience du "livre lu"..?

Dont acte.

L'expérience fut largement positive. L'irruption de la voix du conteur et l'absence de mots sous les yeux ne nuisent pas à la perception de "Regain" en tant que chef-d'oeuvre indémodable. Les mots, les phases, les intentions écrites de Giono  passent, intactes, du livre à la bouche du conteur, de ce dernier aux tympans de celui qui écoute.

Comment ne pas se laisser embarquer par la belle voix modulable et puissante du récitant, Pierre-François Garel ?
 Elle reprend à son compte la volonté prégnante de Giono de musicaliser son texte, de lui faire rendre son, de le laisser sonner à l'oreille. L'auteur, de toute évidence, souhaitait transformer ses phrases en mélodies. Les mots alignés comme des notes sur une partition. Importants, ils sont marqués, martelés, scandés, deviennent points de repères, portent l'émotion précise, nécessaire et suffisante à l'esprit de l'instant. Ainsi, tour à tour surgissent la gaîté, la peine, l'amour, la colère, la tristesse... etc. Toute la palette sonore des émotions humaines est passée en revue.
C'est un art celui de savoir lire.
Pierre-François Garel glisse lentement sur les temps faibles, assure les liants entre deux zones fortes.
Il ressort de cette alternance un relief contrasté d'intonations à intensités variables, temps rapides et temps lents bien en place. Le récit se transforme en mélodie. La voix porte les mots sur une partition. Ils deviennent notes, croches, noires, blanches ou rondes. Un background sonore naît, aisément décryptable, compréhensible, les intentions restent perceptibles. Pas de bruitages, pas de musiques de génériques: la voix se suffit si bien à elle-même 

Dans la foulée j'ai revu, par curiosité et nostalgie, l'adaptation cinématographique que Marcel Pagnol fit de "Regain" en 1937 avec Fernandel et Orane Demazis dans les rôles principaux. On y sent l'empreinte type de Pagnol sur le 24 images/seconde de l'époque, via certaines scènes surajoutées dans lesquelles les dialogues sont fidèles à ce que le public attendait du papa d'une flopée de films méridionaux. On y sent plus le Pagnol truculent que le Giono de "Regain".  Le film perd aussi la sensualité magique de certaines scènes du roman, décrites à mots poétiques évocateurs dans le roman: le mistral se glissant sous la robe d'Arsule tirant la meule, le jeu amoureux des doigts s'entremêlant près de la cascade au bas d'Aubignane.

" Le vent entre dans son corsage comme chez lui. Il lui coule entre les seins, il lui descend sur le ventre comme une main ; il lui coule entre les cuisses ; il lui baigne toutes les cuisses, il la rafraîchit comme un bain. Elle a les reins et les hanches mouillées de vent."


jeudi 11 octobre 2018

Les yeux du temps - Bob Shaw




Réédition Livre de Poche SF (première série) n° 7031 (1978)


Première édition française: Opta CLA 1973 en compagnie de "L'autre présent"


Le "verre lent": un matériau synthétique découvert par hasard, au détour de la commercialisation ratée de nouveaux pare-brises pour avions supersoniques. Cas d'école classique d'une expérimentation scientifique qui rate son objectif mais en atteint un autre.

Le "verre lent" est prometteur, tant les retombées prévisibles de sa découverte ouvrent bien des possibles commerciaux, politiques, sécuritaires...etc

Qu'a t'il de spécial..?

Monté, par exemple en vitre, sur le cadre d'une fenêtre, il n'est de prime abord qu'un verre d'apparence banale. La lumière qui le traverse d'une face à l'autre, considérablement ralentie par la densité artificielle et peu commune du matériau, met des heures, des jours, des mois, voire des années pour en sortir. Plus le verre est dense et "réfractaire" plus la restitution de la lumière se fait attendre. Côté entrant le verre absorbe l'image qu'il reçoit, côté sortant il la restitue à l'issue d'un laps de temps plus ou moins long. Et çà marche dans les deux sens. Le rendu est de très haute définition tant sur les images fixes que sur les scènes en mouvement absorbées. Le temps de restitution est de durée égale à celui d'exposition.

Alban Garrod, un scientifique, est l'inventeur du "verre lent". Il fera fortune mais passera le reste de sa vie à se demander s'il a bien fait d'en commercialiser les applications induites innombrables, prometteuses, innovantes et de nature à chambouler le monde. Mises au service de l'humanité aucune d'entre elles ne sera vraiment innocente: se montrant toutes tour à tour néfastes ou bénéfiques. Tout réside dans les intentions, pacifiques ou guerrières, de celles et ceux  qui utiliseront les potentialités du nouveau matériau. Il se montrera tour à tour arme ou bienfait.

De quel côté penchera la balance de son influence sur le monde ?

Tout le pitch du roman est là, dans la simplicité du postulat de départ qui précède.

L'exploitation qu'en fait Shaw va faire remonter bien des conséquences. Bien qu'il me semble que l'auteur aurait pu gratter davantage et mettre à jour d'autres "possibles". Mais le bouquin, daté des 70's US imposant un one-shot rapide, ne pouvait pas s'attarder au-delà des 220 pages standards. Je reste persuadé que du thème, un auteur SF actuel aurait rendu copie plus diluée et proche de l'exhaustivité.

Penchons nous, par exemple, sur quelques utilisations possibles de l'invention.
Le verre lent peut capturer l'ailleurs et/ou le passé.
Absorbant longtemps, par exemple, la ruralité d'une scène alpestre il peut la réinjecter dans un appartement urbain lorsqu'il remplace la baie vitrée donnant sur l'extérieur.
Visualisant une scène de crime sans coupable démasqué il dévoilera son nom au terme de son temps de restitution.
Ces deux exemples ne sont que des gouttes d'eau dans un océan d'applications innombrables.
Le lecteur les découvre progressivement. Elles sont le sel du récit. Shaw offre à son lecteur un catalogue de conséquences inattendues: policières, politiques, sentimentales ... jusqu'à la vision finale que G. Orwell n'aurait pas désavouée.

Sur le fond, l'ouvrage se lit à la manière d'un récit d'anticipation scientifique d'antan. Il a beau avoir été écrit durant les 70's, on sent encore la patte des pionniers SF. On y essore le postulat pseudo scientifique dans les moindres recoins pour en extraire tous les jus.
Sur la forme, l'auteur nous montre plus de modernité de ton au-delà du charabia scientifique de rigueur, nécessaire et suffisant à crédibiliser le propos. Shaw possède en outre une certaine propension à un style poétique efficace.

"Les yeux du temps" fut à l'origine une simple nouvelle, "Lumière des jours enfuis", OPTA, Fiction n° 205, 1971. Elle fut nommée au prix Nebula de la meilleure nouvelle courte 1966. L'idée d'un roman ayant le "verre lent" comme thème central germa ensuite. Shaw accola autour de la nouvelle initiale d'autres nouvelles et un liant à la manière d'un fix-up. L'ensemble n'est pas homogène. On trouve des moments faibles, articulés presque de force, mal assemblés sur la construction choisie; et d'autres très forts, en particulier dans l'intégralité de la nouvelle fondatrice.

En quelques mots, j'ai eu l'intuition de lire, en cet instant précis, un de ces purs romans de SF, tels qu'ils furent construits à un certain Age d'Or du genre; un de ces bouquins type qui avaient faits école; juste avant qu'ils ne basculent du côté de la Force désuète et vieillotte de la SF. Ce me fut un fragile instant d'équilibre temporel incertain entre deux façons de concevoir la SF.

A titre indicatif, ci-dessous, le quatrième de couverture de l'édition que je possède, à savoir LdeP SF 7031, la première image. (Je ne possède malheureusement pas la version Club du Livre d'Anticipation de chez OPTA)

 "Mieux que la photographie, le cinéma ou le magnétoscope  : le verre lent. Un verre qui absorbe l'image et la restitue, selon son épaisseur, deux mois, deux ans, vingt ans plu tard. Au début ce n'est qu'une invention de plus, avant tout artistique.
     Chez vous, durant le plus noir des hivers, vous pouvez retrouver toutes les journées ensoleillées des étés enfuis. Mais le verre lent peut être témoin de tout.. Il emmagasine et restitue les êtres, les visages, les faits, les méfaits. Et s'il peut être aussi grand qu'une falaise, il peut également être réduit aux dimensions d'un grain de sel. Dès lors, comment se dissimuler à ces milliards d'yeux du temps  ?"


vendredi 28 septembre 2018

Yves et Ada Remy - Les soldats de la mer




Presses Pocket SF 1987


Quatrième de couverture:
Il existe un monde, à l'envers du nôtre, qui en est l'exacte réplique. Mais deux lunes brillent dans son ciel et ses villes portent des noms différents. 17 récits racontent l'histoire de ce monde dominé par la grande Fédération de Laërne qui associe dans un même destin les villes souveraines de Laërne, Lauterbronn, Ozmüde, Torre Bianca, Libemoth, Durango et Dona Real.
Les héros sont des soldats fédérés et tous, dragons, hussards, chevau-légers ou grenadiers, se trouvent confrontés à l'une de ces étrangetés si curieusement courantes dans ce monde.
On y croise des fantômes, des vampires, des zombies, des humanoïdes et même son propre double...
On traverse des forêts pétrifiées, des lacs sans fond, on débarque sur des îles ensorcelées, on attaque des forts hantés.
C'est au cours du dernier récit que le lieutenant Volta découvrira pourquoi ce monde est le jouet des forces nocturnes. Et quel maître du destin tantôt favorise les armes de la Fédération, tantôt brise son impérialisme.

Ce qui suit est le copié-collé intégral d'un post de 2015 que j'avais laissé sur Culture SF à la suite de la chronique enthousiaste d'un de ses membres. Je m'étais laissé tenter. Et bien m'en avait pris.


"Il y a des bouquins qui traînent sur l'étagère et qui attendent patiemment.
Sûrs d'eux, les bougres. De leurs qualités, de leur potentiel de séduction, de leur statut de chef-d'oeuvres.

Une main viendra les prendre, un oeil parcourra une et quatre de couverture, un doigt feuillettera la tranche, un marque-page impatient d'aller plus loin se plantera derrière la belle illustration, ici de Siudmak, glissera de page en page. Et la lecture fera, d'enthousiasme, son oeuvre.

"Les Soldats de la mer" est l'un d'eux. Il s'était posé dans ma PAL il y a des décennies (je l'avais acheté neuf en Presses Pocket SF en 1987), il a attendu; car un jour....il le savait, un parmi tant d'autres, il allait devenir ma grande claque littéraire de l'année 2015.

Ce recueil m'a chopé il y a un mois. Je l'ai fait durer le plus longtemps possible. Pas gâcher, garder le plaisir...

Dix-sept nouvelles fantastiques enchâssées en fix-up, dix-sept perles sur fil rouge, celui d'une Fédération militaire européenne, très dix-huitième siècle, en processus hégémonique constant. Un tissu militaire omniprésent: on y croise du panache, du courage, du patriotisme des champs de bataille, l'odeur de la poudre, du sang et des crottes de chevaux.

Un monde qui est presque le notre, enfin pas tout à fait, à deux lunes, où la réalité semble facilement se distendre sous les coups de boutoir d'un Fantastique ambiant presque réel et palpable: doubles, vampires, loups-garous, sorcières et magiciens.. Monde parallèle et/ou monde-miroir..? Le tout débouchant sur une révélation finale très typée SF.

Des hussards, des dragons face à des fêlures étranges du paysage, des fissures dans leurs destins d'où surgissent l'inexplicable et l'impossible.

Le tout servi par une écriture de style, mijotée aux petits oignons par un duo marié qui à la lecture du dossier spécial qui leur fut consacré en Bifrostie ne semble pas être plus que çà attaché à la SF, mais très féru de Fantastique classique.



Peut-être alors: une oeuvre à part, sans ancrage, libre de coaguler en SF toutes les ficelles du Fantastique le plus pur.

A lire."

dimanche 23 septembre 2018

Le concept d'univers parrallèles ou plus exactement arborescents...... rapporté à la nature....

(Massif de L’Estérel, route du Cap Roux)

UNIVERS PARALLÈLES:
"Le monde y est comme un arbre touffu dont chaque branche est une histoire, différente de toutes les autres, dont la différence réside dans le fait qu'elle a quitté, à la suite de l'altération d'un événement souvent minime, le tronc principal de l'histoire"  
Pierre Versins, Encyclopédie de l'Utopie et de la Science-fiction

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